La Cour de Cassation a relaxé, vendredi 25 juin, Hamé, l'un des membres du groupe de rap "La Rumeur", jugé pour ses propos contre des policiers "assassins", rejetant ainsi le pourvoi de la Cour d'appel de Versailles. L'affaire débute il y a huit ans. En avril 2002 Hamé publie un article de 3 pages intitulé « Insécurité sous la plume d'un barbare », dans le fanzine édité par le label de son groupe. Le litige porte sur trois phrases de cet article, dont celle-ci : « Les rapports du ministère de l'Intérieur ne feront jamais état des centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu'aucun des assassins n'ait été inquiété. »
Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur à cette époque, dépose une plainte contre Hamé en juillet 2002. Celui-ci est accusé de « porter atteinte à l'honneur et à la considération de la police nationale ».
"Sarkozy en a fait une affaire personnelle"
Au départ ce procès n'avait pourtant rien d'exceptionnel. Des rappeurs face à la justice, du déjà vu pour le Minister Amer en 1995 ou encore NTM en 1996. Cependant le procès d'Hamé prit une tournure plus politique et plus profonde qu'un face à face entre rappeur et forces de l'ordre. Depuis 2002 pas moins de cinq procès ont été enchaînés avec une étrange constance par le ministère de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy et son successeur s'acharnant à faire systématiquement appel de tous les jugements successifs - uniquement des relaxes - prononcés par la Justice. "Sarkozy en a fait une affaire personnelle", nous confiait Hamé lors de son passage à Strasbourg en avril.
Rappel de l'affaire. Relaxé une première fois en décembre 2004, Hamé avait du comparaître en mai 2006 devant la Cour d'Appel de Paris, qui avait confirmé la relaxe. Mais le ministère de l'Intérieur saisit alors la Cour de Cassation, qui annule la relaxe en juillet 2007. La Cour de Cassation renvoie Hamé devant une seconde Cour d'Appel. Après une troisième relaxe en septembre 2008, le Ministère de l'Intérieur se pourvoie en Cassation une seconde fois : du jamais vu dans une affaire de presse.
Finalement, lors de l’audience du 11 juin 2010, l’avocat général demande le rejet du pourvoi en cassation, en affirmant que cet article participe au débat d’idées, et que la Cour européenne rappelle que dans une société démocratique, il est permis de porter des jugements sévères sur les institutions. Le 25 juin 2010, la Cour de cassation relaxe définitivement Hamé, jugeant, pour la quatrième fois, que ses propos sur la police relevaient de la liberté d'expression. C'est la fin d'un « marathon judiciaire » qui a duré huit ans.
"Une gifle monumentale pour Sarkoland"
Dans Libération, Hamé réagit: «Tout ça pour ça? Cinq procès, huit ans de procédure... pour me dire que j’avais le droit d’écrire ce que j’ai écrit». « C'est une gifle monumentale pour Sarkoland, parce que notre affaire est symptomatique du sarkozysme.», « C'est une victoire sur le fond, sur le fond du débat, sur le fond de l'article, sur le fond de cette histoire et de cette réalité que le ministère de l'Intérieur ne veut pas regarder en face : les brutalités policières impunies, les crimes policiers impunis. » déclare-t-il également à Rue89.com.
Durant ces huit ans de combat judiciaire, Hamé "Le franc tireur", n'a pas changé ses convictions et a toujours continué d'assumer la dimension politique de ses écrits : « Nos propos, on peut les trouver outranciers, injurieux, exagérés, il n'empêche que ce sont pas des propos diffamatoires. […] Sarkozy prétendait que je diffamais l'honneur de la police et c'est l'inverse aujourd'hui qui leur éclate à la gueule. On a donc mis huit ans pour ne pas lâcher là-dessus, se battre et revendiquer notre légitimité à dire ce que j'ai écrit. C'est une avancée pour ceux qui sont attachés à la liberté de penser, à la liberté d'expression. »
Rappelons que Hamé a reçu le soutien de plus de 10 000 pétitionnaires, dont nombre de musiciens, de scientifiques et d'intellectuels. Ancien étudiant en lettres et en sociologie, il n'a pas hésité à politiser l'affaire, avec l'appui de nombreux intellectuels, sur la question sensible de l'action des forces de l'ordre dans les banlieues. Un élément qui pourrait expliquer toute cette procédure inédite contre Hamé et son groupe La Rumeur, fondé en 1997 avec deux autres étudiants d'origine africaine : Ekoué et Le Bavar. Depuis plus de dix ans, la plume des trois rappeurs ne cesse de dénoncer avec vigueur le racisme, les injustices sociales ainsi que la politique actuelle des institutions françaises, avec une férocité structurée et légitime.
"L'adversité, pour nous, c'est un aliment"
Huit ans c'est long. Et ça coûte cher. Mais La Rumeur n'en pâtit pas, déterminé à poursuivre sa démarche contestataire et à distiller une contre-culture, ils élaborent de nombreux projets à venir au courant de l'année 2011. Une autre victoire sur le ministère de l'Intérieur, assure Hamé dans Rue89.com:
« Ça a été à la fois un moteur et une marque au fer rouge sur le front. Tu n'es pas un pestiféré, mais tu n'es pas super fréquentable. Tu es poursuivi par un des hommes les plus puissants de France. C'est cette volonté de vouloir faire de nous des loups. Pour notre travail, ça nous a gêné en rien, puisqu'au contraire l'adversité, pour nous, c'est un aliment. Et puis le refus de courber l'échine, ça a toujours été un tremplin. On s'est toujours défini en réaction à une certaine forme de mutisme. »
Aujourd'hui, la décision rend justice au groupe. Une victoire symbolique pour la liberté d'expression dans un système où l'Etat semble vouloir tout contrôler et intimider les voix discordantes. D'autres procès opposant des groupes de Rap à la police, le ministère de l'Intérieur et même certains élus ont eu lieu ces dernières années, le groupe Sniper, par exemple, en 2004 pour "injures envers la police et menaces à l'encontre du gouvernement". Jusqu'à présent la Justice a en général refusé de condamner les artistes au nom de la liberté d'expression. Mais combien de temps encore, cette liberté pourra résister face à la pression du pouvoir sarkozyste où la Police Nationale est sacralisée?