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Nina Bouraoui : "La disparition est l'expérience la plus terrifiante"

Littérature - Mounir Belhidaoui
« À la fin des années 1970, Sami, un jeune garçon, disparaît au centre de la campagne algéroise. Pour ne jamais l’oublier, Alya, son amie d’enfance, écrit chaque jour son histoire, leur histoire, réinventant le passé, fixant le présent, temps de l’attente et de l'imagination. C’est arrivé dans l’attente d’un amour qui ne reviendrait pas. C’est arrivé dans l’espoir de devenir une personne qui trouverait sa place dans le monde. C’est arrivé tous les soirs, quand je regardais le soleil tomber derrière les plaines de la Mitidja. Chaque fois je me disais qu’il emportait une part de moi-même. Tout tourne, tout s’efface et tout recommence et je ne sais pas si l’on retrouve un jour ce que l’on a perdu. Sauvage est le récit de cette année-là. » Dans Sauvage, son 13ème roman paru aux éditions Stock, Nina Bouraoui nous raconte les liens parfois indéfectibles entre elle et le personnage principal, joliment nommée Alya. Entretien.

StrasTV : Le rapport à l'amour est très ambigu entre Alya et Sami. Tantôt on peut croire qu'il existe entre eux un désir charnel, mais paradoxalement ce désir est très vite remplacé par une relation affectueuse, presque familiale. Comment l'expliquez-vous ?
Nina Bouraoui : Il y a plusieurs formes d'amour. La réponse est là. Entre Sami et Alya, il y a un désir certes, mais qui est masqué. Ils ont une forme d'amour particulière, comme deux jumeaux, quand on sait que Alya est liée par la culpabilité, car Sami disparaît, c'est de sa faute. Je suis quelqu'un de très libre, pensant que les amours sont bien différentes, on nourrit ainsi plusieurs formes d'amour avec plusieurs personnes. La séparation m'attriste, et j'aime dire que les liens se transforment. L'histoire se place à la fin des années 70, il y a cette connotation de solidarité. Si on s'aimait tous, le monde irait bien mieux ! Nous sommes, finalement, tous les mêmes, avec les mêmes peines, les mêmes joies, nous sommes tous constitués d'un cœur, même si nos histoires sont différentes.

StrasTV : L'épisode où Sami et Alya s'éloignent de leurs camarades lors d'une promenade avec leur classe pour pénétrer dans une grotte très exiguë porte à réflexion : Était-ce une volonté des deux personnages de se retrouver seuls et appartenir, le temps d'une balade, au centre du monde ?

Nina Bouraoui : Elle a paradoxalement cet amour des autres mais aussi le côté sauvage de la virginité, avec recherche instinctive de son être, les questions qu'elle se pose, ses remises en questions. Avec Sami, elle a voulu connaître cette expérience de la nature très importante. La nature au sens "Rousseau" du terme, très pure, très voluptueuse. Cette expérience elle va la connaître avec la grotte, les sentiers qui descendent, et ce grand rocher qui ressemble à une île, et Sami qui dit qu'ils sont en train de voir la plus belle chose du monde et qu'ils pouvaient désormais finir de vivre.

L'enquête intérieure

StrasTV : On lit de manière très détaillée toutes les réflexions les plus profondes d'Alya, à la fois sur elle et sur le monde qui l'entoure, dans une perpétuelle recherche d'elle-même. Est-ce un journal intime ?
Nina Bouraoui : Oui, car il y a la question de l'écriture, la naissance de l'écriture en elle. Ce n'est pas par hasard qu'on peut trouver des petits poèmes (en prose) d'Alya pendant quelques pages. C'est dans ce sens où Alya me ressemble un petit peu. Ce n'est pas une enquête policière qu'elle va mener, c'est vraiment une enquête métaphysique, existentielle, en constante soif d'absolu. En manque de réponses, c'est dans cet état sauvage qu'on appelle "jeunesse", où tout est possible, qu'elle va essayer de se ressourcer, de se retrouver. Donc c'est un amas de choses : une quête de Dieu, des pulsions psychologiques, sexuelles assez fortes.

StrasTV : Vous avez écrit la disparition de Sami de manière très délicate. Quand Alya en prendra conscience, est-ce que ça va l'accompagner dans son processus de "maturation" ?

Nina Bouraoui : Oui, car la disparition est l'expérience la plus terrifiante. Et puis il y a une correspondance avec son père qui a perdu son frère à la guerre. Il y a toujours une énigme derrière, est-il vraiment mort ? L'espoir de retrouver la personne est toujours là. Avec son expérience de l'abandon qu'elle a pu avoir avec Sami, elle se jette tout de suite dans des corps un peu plus rugueux, plus virils comme celui de Frank Gaba (son voisin avec qui elle a failli avoir une aventure sexuelle), elle quitte définitivement l'enfance ou la pré-adolescence, c'est quelque chose d'angoissant.

Dieu et le roman

StrasTV : Vous dites que "le travail de l'esprit fait exploser le talent". Celui-ci est-il un élitisme ?
Nina Bouraoui : Je ne crois pas. Je pense qu'être doué pour quelque chose est avant tout du fait du hasard, d'un déclic. Le mien partait d'une solitude, je me suis directement rapproché des livres et de l'écriture, pour justement combler cette solitude. Alors après le talent se travaille, mais il naît d'abord d'un déclic je crois.

StrasTV : Dieu a une importance particulière dans le roman. Le rapport d'Alya à Dieu est-il le même que celui de Nina Bouraoui à ce même Dieu ?
Nina Bouraoui : Je crois, oui. J'ai été élevé dans un milieu très athée, dans les années 70 nous ne parlions absolument pas de religion à la maison, plus de politique et de musique mais pas de religion. Et c'est vrai que j'étais en quête total d'absolu, ayant une relation à Dieu très personnelle, sans dogmes. J'aime à penser que j'ai la capacité de croire en un deuxième monde, et ça me donne beaucoup de force.


Propos recueillis par Mounir Belhidaoui




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